Les parlers du Croissant : une approche multidisciplinaire du contact oc-oïl

La zone linguistique dite du Croissant (Brun-Trigaud 1990) correspond à toute la frange nord du Massif Central, autour de laquelle elle dessine sur les cartes une demi-lune ; d'où le terme de ‘Croissant’, introduit par Ronjat (1913). Les parlers qu'on y pratique traditionnellement présentent simultanément des caractéristiques typiques des langues d'oïl (français, poitevin-saintongeais, berrichon) et de l'occitan (limousin et auvergnat) ; il s'agit donc d'une zone de contact de langues.

Aujourd'hui encore, l'aire du Croissant constitue un véritable "trou noir" des études dialectologiques en France métropolitaine. En effet, les spécialistes du domaine d'oïl comme ceux du domaine d'oc ont souvent négligé le Croissant, chaque communauté scientifique et linguistique considérant que les parlers du Croissant présentaient trop d'interférences de l'autre aire pour être considérés comme des variétés françaises ou occitanes à proprement parler. L'originalité de notre projet consiste à considérer les parlers du Croissant comme un objet d'études à part entière.
À ce jour, les études consacrées aux parlers du Croissant restent peu nombreuses. Quelques thèses leur ont été consacrées : Escoffier (1958) a étudié les parlers de l'est du Croissant ; Brun-Trigaud (1990) a synthétisé la problématique scientifique constituée par le Croissant ; Mietzke (2000) a appliqué des méthodes de microdialectologie à une partie du Croissant creusois ; Tillinger (2013) a élaboré des isoglosses à partir des atlas linguistiques (lesquels n'ont que peu de points pris dans la zone du Croissant (Dubuisson 1971-1982, Gilliéron & Edmont 1903-1910 ; Potte 1975-1992)). Les monographies consacrées à ces parlers sont rares (Bonin 1981 ; Brun-Trigaud 1993 ; Quint 1991, 1996) et elles datent déjà. Dans l'ensemble, ces études restent parcellaires et fondées sur des données limitées, recueillies de façon traditionnelle : peu d'enregistrements, peu de relevés complets des systèmes phonologiques ou morphologiques des différents parlers représentés, aucune étude fondée sur des appareillages expérimentaux modernes. Étant donné l'âge de ceux qui pratiquent encore ces parlers (la grande majorité des locuteurs a plus de 70 ans et la transmission générationnelle est rompue) et la quasi-absence de témoignages écrits, leur étude et leur description (prenant en compte tous les aspects de la langue : phonétique, phonologie, morphologie, syntaxe, lexique, sémantique…) revêtent un caractère d'urgence. En effet, tout un pan de l'héritage culturel et linguistique de la France risque de disparaître avec eux.

Le but général du projet est d'aborder l'objet d'étude ‘Croissant’ dans une perspective multidisciplinaire. Les principales lignes d'approche sont :

(1) Une étude dialectale comparative, par le biais d'un questionnaire dialectal (combinant des traits phonético-phonologiques, morphosyntaxiques et sémantiques, et fondé sur (i) l'expérience de ceux qui ont déjà travaillé dans la zone, (ii) le dépouillement systématique des atlas et autres publications linguistiques précédemment consacrés à ces parlers) dans un maximum de variétés différentes du Croissant afin de fournir une base de comparaison standard entre lesdits parlers et de modéliser la variation observée, en particulier sous forme de cartes (Brun-Trigaud, Le Berre Yves & Le Dû 2005). Cette étude permettra de faire une analyse des dynamiques de diffusion à l'échelle du Croissant. Dans le domaine phonético-phonologique, à partir des travaux de J-C. Dourdet et de R. Sichel-Bazin portant sur des zones occitanes (limousines) limitrophes du Croissant, on s'appliquera aussi à élaborer des processus expérimentaux (mesures acoustiques, tests, caractérisation des courbes prosodiques) permettant de mettre en valeur les particularités des parlers du Croissant par rapport à d'autres parlers gallo-romans déjà étudiés avec des paradigmes comparables.

(2) La description et l'analyse précise des caractéristiques typologiques des parlers du Croissant. Certains linguistes ont souligné l'intérêt typologique des parlers du Croissant. Par exemple, la morphologie verbale présente un syncrétisme particulier (Quint 1996 ; Hinzelin 2011). Dans le parler de Gartempe, on observe plusieurs cas d'homonymie dans les terminaisons (/tə tsãˈtɑː/ ‘tu chantes’ vs. /o tsãˈtɑː/ ‘vous chantez’) ou dans les pronoms (/i ˈtsãtə/ ‘je chante’ vs. /i tsãˈtã/ ‘ils chantent’). Ainsi, l'indexation du sujet n'est pas codée principalement par la désinence verbale (type occitan : languedocien littéraire canti, cantas, canta /ˈkanti ˈkantɔs ˈkanto/ ‘je chante, tu chantes, il chante’) ou par un pronom préverbal (type français : je chante, tu chantes, il chante /ʒə ˈʃãt ty ˈʃãt i ˈʃãt/…), mais par la combinaison des deux : ce syncrétisme s'observe, à des degrés divers, dans quasiment toutes les variétés du Croissant. Par ailleurs, concernant les aspects prosodiques, les phénomènes de déplacement d'accent observés (Bussière-Poitevine /ˈfãn/ ‘femme’ > /fãˈne/ ‘femmes’) sont assez originaux par rapport au domaine occitan (ou même roman).

(3) La mise au point de processus expérimentaux psycholinguistiques permettant d'obtenir des mesures concrètes du bilinguisme français-parler local dans la zone du Croissant (et de pouvoir comparer le profil de ce type de bilinguisme à celui observé pour d'autres populations déjà étudiées). Les tests psycholinguistiques consisteront notamment à évaluer (i) "l'avantage du bilinguisme" (Bialystok 2007) d'une part, et (ii) les effets de la prosodie et de la structure phonologique des deux langues sur la perception auditive et sur les biais perceptifs comme le groupement prosodique (Gervain & Werker 2013 ; Nespor et al. 2008) d'autre part. La première de ces deux questions concerne le bilinguisme et son impact cognitif général. La deuxième est spécifique aux différences phonologiques et prosodiques entre le français et les parlers locaux du Croissant. Les expériences psycholinguistiques portant sur cette deuxième question s'appuieront sur le volet phonético-phonologique du projet. Les expériences psycholinguistiques seront pilotées par ordinateur portable et seront donc facilement réalisables au domicile des participants (locuteurs volontaires) ou à d'autres endroits disponibles pour les passations. Les tests consisteront en des tâches de discrimination et de préférence entre des séquences sonores linguistiques aussi bien que non-linguistiques, p. ex. des tons purs (tâches à choix forcé, Gervain et al. 2013). Dans cette ligne d'approche et dans la mesure du possible, on prendra aussi en compte les phénomènes d'alternance codique (entre français et parler local) dans le discours des locuteurs.

La méthodologie retenue est une approche pluridisciplinaire où l'accent sera mis sur : (i) le recueil de données primaires (enregistrées mais aussi filmées) auprès des locuteurs natifs ; (ii) l'application de techniques modernes dans chaque champ du savoir exploré dans le cadre du projet. Le recueil de données primaires contribuera à pérenniser au maximum le patrimoine et les ressources linguistiques possédées par les locuteurs des parlers du Croissant. Il sera mené selon les techniques en vigueur dans le domaine de la documentation, au moyen d'enquêtes de terrain destinées à couvrir un maximum de point sur la zone considérée. Les techniques d'approche retenues mettront en jeu en particulier : (i) des méthodes expérimentales : psycholinguistique et analyse acoustique des parlers du Croissant, (ii) le traitement automatique des langues (TAL) pour gérer plus efficacement les corpus au niveau de la transcription et de la gestion des paradigmes, (iii) une approche typologique (ouverte sur les langues du monde et non limitée à une tradition locale - langues romanes, dialectologie occitane...). Le recueil de données numérisées et leur mise en ligne sur HumaNum devrait aussi permettre d'assurer la pérennité des données.